Je cherche mes mots depuis presque vingt ans. Quand je les trouve, il m’arrive de publier dans les revues, de gagner quelques concours et de sortir quelques livres*. Je ne sais pas pourquoi j’écris, mais j’en profite. Je suis très connu dans ma rue. Du coup, ma boulangère n’oublie jamais de mettre deux croissants de côté. Comme quoi la célérité a du bon. Le reste du temps, j’essaie de lire les livres empilés autour de mon lit. Russel Banks, Jean Vautrin, William Faulkner et tout un tas d’autres individus peu recommandables. La vérité, c’est que je dors dans une librairie. Ce qui fait de moi, depuis le début de cette aventure, un type finalement très chanceux… *
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Les larmes de cyanure (poèmes), Editions Page Artistique, 1989.
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Strychnine (journaux), Editions Hadès, 1991.
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Typhoïdes (journaux), Editions Hadès, 1991.
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Piano Bastringue (aphorismes), 1992.
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Des nouvelles de Bretagne (recueil collectif), Editions Les Affolettes, 2003.
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On n’a pas tué tous les affreux (nouvelles), Editions Alna, 2003.
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Remix (recueil collectif), Editions Hachette, 2004
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Canaille&Compagnie, Editions de la Tour d’Oysel, 2005
La fosse aux lions
par Alain Emery
Je l’ai fait. Je suis entré dans la fosse aux lions. Seul et sans arme. Je ne suis pas une mauviette. Mine de rien, j’ai fait mon service militaire. J’ai connu l’époque de Danièle Gilbert. J’ai même lu quelques lignes des mémoires de Loana. Ce n’est pas une classe de 5ème qui allait me faire tourner de l’oeil… J’étais censé leur parler littérature, j’y suis allé. Bille en tête. Je me voyais déjà reformer, devant un parterre d’adolescents médusés, le Cercle des Poètes Disparus. Je sais, je ne doute de rien…
Mais n’ayons pas peur des mots, le matin, je me suis montré brillant. Je vous assure. Attachant. Charmeur. J’ai négocié sans encombre. Maîtrise totale, comme on dit. Les profs m’avaient pourtant prévenu de l’ampleur de la tâche. Autant vous dire qu’en sortant de la classe, à midi, je roulais un brin des mécaniques…
C’était compter sans l’après-midi. Sans l’épaisse chaleur qui régnait sur cet honorable établissement. Sans les affres de la digestion. Résultat, je me suis retrouvé devant trente mioches anesthésiés. Une volière de pélicans blasés aux paupières tombantes. Trente sacs de sable. Aucune de mes pirouettes ne parvenait à les ranimer. Mes plus sémillantes aventures les laissaient de marbre. Pour vous donner une idée, je me sentais comme un flamand rose embourbé dans la mélasse. Les profs, eux, s’en payaient une tranche. Je suais à grosses gouttes. J’étais à deux doigts d’implorer le Tout Puissant…
C’est alors que je l’ai vu.
Mon sauveur. Une bouille de crapule criblée de tâches de rousseur. Les genoux dédiés aux écorchures. Un cuir déjà râpé et une casquette des Chicago Bulls. Il buvait mes paroles comme du petit lait. Clignait de l’œil comme un vieux complice. Du coup, mon cœur s’est remis à battre. J’avais réussi ! Réussi, oui, rien que ça, à transmettre ma passion pour Faulkner, Giono, Hemingway… Ce gosse baignait dans les classiques. Avalait tout cru Melville. S’imprégnait de Borges. J’ai bombé le torse en toisant les profs, assis dans le fond de la classe. Au gosse, j’ai adressé le sourire le plus mielleux du monde :
- Oui, bonhomme. Tu veux poser une question ?
Il a souri de toutes ses dents. À l’aise. Et tout le monde l’a entendu me demander :
- Dis, m’sieur, écrivain, c’est cool, pour pécho les meufs ?
Je reprendrais bien un verre, moi.
Alain Émery
Gentle13

Colette Nys-Mazure est née à Wavre en Belgique. Longtemps professeur de lettres, elle anime des ateliers de lecture, d'écriture, collabore à différentes revues et aime faire connaître la littérature de son pays au-delà des frontières.
Poète, nouvelliste, essayiste, elle écrit volontiers en correspondance avec des peintres, des musiciens.
Ses textes ont été traduits en plusieurs langues.

EXTRAIT
AIMÉE-AIMANTE
C'est une femme de soie sauvage. Poreuse sous les mains savamment tendres. Une femme de collines et de combes, de feuillages, de mousses. Une ligne sinueuse en volutes et volupté. Sucs et salives, écartèlement vertigineux. Elle, disloquée, réunie. Une femme très loin, à héler, harponner. Très proche à pétrir, goûter, savourer. Une femme d'espace amoureux saturé de miel et d'ombres intimes, de fière approchée, de tressaillement secret. Rauque et luisante dans la rumeur du plaisir imminent. Tambour de la jubilation.
INQUIÈTE
Jamais en repos. Fil extrême entre hier et demain, le regret, l'appréhension. Dans l'anxiété de la faille, du désastre, du malheur toujours imminent qu'elle attise. Elle tourne son visage rétréci
vers le ciel, interprète les nuages, les retards, les équivoques. Ferme la fenêtre sur l'été, la guêpe ou le frelon; devance l'échec, le sinistre. Elle s'arrache les cheveux, se casse les ongles.
Livide, elle redoute et se lamente en sourdine. Châtre ses proches. Elle retient ses enfants de vivre pour les empêcher de mourir.
SAUVEGARDÉE
De l'aube elle garde un air de royauté. Si démunie soit-elle, elle porte trace d'anciennes richesses. Comme une cape l'immuniserait du mal, du gel. On l'aperçoit égarée dans une rue, une gare, un
bureau ; on la voit pareille à toutes les femmes. Une fine poussière recouvre déjà son visage qui fut vif, brillant et malicieux ; un retard dans les gestes, la démarche, l'achemine, loin du
fracas et de la fureur, vers la blessure toujours fraîche des tombes. De l'enfance elle détient un talisman.

Il a dû falloir au poète (il, elle) une énergie patiente, une sauvage révolte toujours à l'affût pour retourner à son « rectangle clair du papier qui la hèle, la hale (... ) impérieux». Il a dû y
avoir l'évidence de l'inspiration, soudain douce et consolante mais aussi le froid, le vide, également le harassement du quotidien. Mais tout est né, de ce que dictaient en poésie, les violences
des éléments, le sang perdu, les cellules en combat, les petites morts et les rebonds.
La fraternité de poètes de même parage a encouragé, renouvelé, établi ce besoin de louanger, constater, méditer. La dureté de la vie, l'évidence de certaines joies ont développé ce qui existait déjà : un culte de la pudeur, de la mesure indispensable, si l'on veut que la référence à l'Universel soit durable. Le poète (il, elle) a écrit pour Autrui. Je suis autrui, conforté, et ma gratitude me poussera à dire ces poèmes, comme j'ai dit Éluard, Char, Follain, Cadou, Chedid, Reverdy et bien d'autres, pour améliorer un public concerné, le rendre plus fraternel. Je les dirai pour le « mieux vivre » de mes enfants (au nombre de cinq également). Je les dirai aussi pour les grands inconsolables. Espérant qu'ils méditeront d'une façon ou d'une autre: «que la mort n'aura pas eu le dernier mot».
Daniel Gélin.
Gentle13
né à Lyon à la Saint-Isidore 1950, il bruinait légèrement sur les quais de Saône. Auteur de poèmes en prose, nouvelles, récits et textes courts d’autofiction, il partage son temps entre sa ville natale et le Vaucluse où il habite.”
Liens : la vidéo du Matricule des anges dont le dossier du n° 42 m’a été généreusement consacré. Le second, du site Pleutil, avec une bibliographie assez à jour. Enfin en p.j quelques courts poèmes en prose à paraître en mars prochain chez Folio sous le titre Les Radis bleus.
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http://olivier.roller.free.fr/autingrenier.html
http://www.editions-verdier.fr/banquet/97/n26/inedits1.htm
http://www.sitartmag.com/autingrenier2.htm
http://www.orage-lagune-express.com/cl6.htm
Collation
Il est nécessaire d'ouvrir les volets pour découvrir les dix petits triptyques qui composent le précieux volume de la Légende de Zakhor. Dix textes en trois versions, française, allemande et italienne (c'est le principe de la collection " Sentiers ", dont cet ouvrage constitue le onzième volume).
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On connaît le Pierre Autin-Grenier narrateur, chroniqueur et rêveur de la vie quotidienne ; on connaît moins le poète. Ici, la poésie (en prose) est la dominante, même si le récit affleure à chaque pas. Une poésie des couleurs (à commencer par le bleu), des sonorités (celles des mots comme celles de la nature), une poésie du souvenir (" Zakhor " en hébreu signifie " Souviens-toi "), de l'énigmatique, du merveilleux, de la terre et des soirées paysannes. Le vin et l'ivresse, la mer et la mort, la nuit et les oiseaux, le temps et les choses de la vie, les portes et les fenêtres qui s'ouvrent... Thèmes et motifs se combinent dans une écriture où chaque mot est pesé, où chaque phrase résonne d'harmoniques et de vibrations. Chacun des titres est prometteur d'une " présence ", d'une " vision ", d'un " voyage ", d'une ouverture vers un monde qui se recrée à chaque instant, par le jeu de la mémoire et de l'imagination, et aussi par celui de la parole. |
Ainsi, " le monde peut continuer ", et Rimbaud n'est pas loin lorsque " nous descendons des fleuves somptueux, lovés dans la petite barque de l'imaginaire ". Ainsi peut s'abolir le quotidien dans l'invention d'îles " incertaines ", dont la conquête instaurera la vie réelle. La mémoire de la nature, d'un " âge d'or " est porteuse d'un avenir, grâce à " celui qui est, de toujours, parmi nous et qui jamais ne décevr[a] notre attente ".
Légende de Zakhor, dix poèmes en prose qui ne se satisfont pas d'une lecture superficielle. En même temps, se laisser conduire par cette prose poétique relève du vrai plaisir de la lecture, celui qui laisse au fond de nous quelque espoir inexplicable.
Pierre Autin-Grenier est notamment l’auteur de la trilogie romanesque « Une histoire » : Je ne suis pas un héros (L’Arpenteur, 1993, Folio n° 3798) ; Toute une vie bien ratée (L’Arpenteur, 1997, Folio n° 3195) ; L’éternité est inutile (L’Arpenteur, 2002), et d’un journal, Les radis bleus (Folio n° 4136).Gentle13

Fils du soleil et du vent, habitant le paradis terrestre entre Mont Ventoux et Sainte Baume, ma vie d’ermite lunatique est bercée entre autres par l’écriture de poèmes et de chansons.
Publiant mon premier recueil LA NUIT DES MIROIRS en 1997 (Librairie Galerie Racine), je recherche à entraîner mes lecteurs dans la valse lente et intense de l’enfance et de l’amour. C’est là précisément que je puise ma force et mes racines. Les seuls lieux que la société laisse à peu prés intacts. Mes poèmes renvoient à la façade éblouie des rêves et des souvenirs sans oublier les volets clos de la douleur si présents à notre époque.
L’été à Goult
Par la fenêtre beaucoup trop tard, la pluie est revenue soudaine et froide. La fille a compté et recompté toutes les terrasses. Le vent lui ôtait sa chemise.
Ici ce sont des vacances accessibles et qui se cachent pourtant. Le printemps est déjà passé, l’été meurt de soif encore et toujours dans la chambre des vertiges.
En nous agenouillant contre la terre humide, dans notre dos la colline fermait les yeux. Tout n’était qu’apparence vive. J’attendais quelqu’un et c’était presque vrai.
J’attendais obstinément la lumière, la chaleur, la terre et toujours cette sourde et envahissante mélancolie des longues plaines basses.
Elle était là debout à l’épaule de la nuit tombante. Les oiseaux nous mangeaient dans la main. La porte fermait mal.
Enfin la souffrance changea de corps dans le cri cinglant des cigales. C’est toute l’histoire du monde où nous fûmes. Ce bleu du ciel auquel j’espère et par lequel je m’échappe.
Revenir, je reviendrai, sans cesse loin de tout, d’halètements en halètements.
Dites-lui simplement que je la cherche.
PULSION PREMIÈRE
Sous le soleil plein de midi elle m’embrassa vivement. Le temps se mit à se refuser sans terme.
C’est un phénomène rare. Le vent, ses terres fracturées. Les ailes du moulin ne s’arrêteront plus désormais sur les bouches entrouvertes de la surprise.
Dès qu’elle eût lancé le harpon d’un rendez-vous, la lumière réglée à son maximum, je sus alors qu’elle ne reviendrait pas, n’ayant aucunement l’infinie patience des fenêtres.
Moi qui est la confiance d’une fourmi, il fut l’heure de pousser plus loin mes investigations. Entre mon miroir et son visage viendra la floraison des asphodèles
L’ÉTÉ A GOULT
LA VIE, INFINIMENT
GALETS DE DURANCE
PULSION PREMIÈRE
SOLEIL, BIEN ENTENDU
Gentle13

J'ai exercé la profession de professeur de français jusqu'en 1999. A
cette époque, j'ai pris une retraite anticipée afin de me consacrer à ma passion, l'écriture. Avec mon homme, Jean-Claude, nous avons fondé Atypique-Editions mais nous n'avons pas pu continuer, malheureusement. Nous animons un atelier virtuel d'écriture qui commencera bientôt son quatrième recueil. Les autressont édités et l'un d'eux a remporté un prix. Je vis à Dijon depuis deux ans et, si Paris me manque, J'apprécie pourtant le calme de cette belle région. Je termine actuellement plusieurs écrits, (roman et nouvelles) et je commence un autre roman. Deux de mes ouvrages sont édités et un troisième le sera en début d'année. J'aime me frotter à tous les genres d'écriture mais avec une préférence pour mon amour de jeunesse, le fantastique, surtout depuis la parution de mon premier livre qui fut parrainé par le grand Claude Seignolle. Ecrire ? Faire écrire les autres ? Une grande passion !
ELLE
Les Princes du silence m'avaient avertie que ce serait une fille et qu'elle serait belle. Dès sa naissance, elle brilla. Il pleuvait ce jour-là, mais, à son premier cri, un rayon de soleil est venu se poser entre ses lèvres, et elle s'est tue. Elle n'a jamais parlé. L'astre lui avait volé la chaleur de sa voix pour nous réchauffer et, en retour, dans ses yeux scintilla un éclat bizarre : lumière magique auprès de laquelle celles de la terre furent à jamais bien pâles.
Quelle que soit l'heure, elle resplendissait, elle dansait et si je ne l'ai vue qu'une fois la nuit, je sais que l'obscurité se nourrissait de ses gestes et que les Etres du silence l'admiraient. Son esprit palpitait et se fondait avec les leurs dans cet Univers où elle était reine d'argent scintillante. Depuis elle, l'ombre n'est plus que l'ombre et le monde caché est vide. Je suis seule...
Ce fut une belle enfant qui ne pleurait ni n'émettait jamais le moindre son, mais qui resplendissait. Et qui dansait. Avant même de savoir se traîner à quatre pattes, tout son corps s'épanouissait en mouvements harmonieux qui semblaient des gestes de communion avec le ciel. Elle levait les mains et c'était une prière, elle arrondissait ses lèvres muettes et c'était un chant, elle fixait la lumière lunaire de ses yeux tendres et c'était une magie. Tout en elle était beauté. Elle était un ange et je sentais le souffle du monde invisible glisser jusqu'à elle et la caresser.
Souvent j'ai eu peur pour ma petite ! Je craignais le froid ou la chaleur, les braises du feu dans la cheminée, le couteau oublié sur l'évier, la précipitation à l'embrasser et à l'oublier de quelque invité de passage chez nous... elle était si fragile !
Elle grandit.
Elle brillait et dansait toujours. Elle ne parlait pas, comme si les mots eussent trahi son cúur. Son cúur, il luisait dans ses regards. J'ai vu des larmes sur ses joues pour les oiseaux blessés, les mendiants, les levers de soleilÖ Les Princes en firent des étoiles. Je l'ai vue sourire devant l'océan et devant les sommets enneigés, en plein froid, les joues toutes roses et ses cheveux soulevés par le vent. De ses sourires, les Princes firent des saisons.
Ils m'ont interdit de lui apprendre les gestes qu'il nous faut souvent connaître pour survivre et je n'ai laissé personne d'autre le faire. Ils l'auraient abîmée, ma toute belle, mon enfant, si je l'avais obligée à utiliser ces gesticulations qui me semblèrent ridicules dès que je la vis danser, briller ou sourire pour la première fois. J'ai cessé, moi aussi, de vouloir être écoutée et comprise, quand ce ne fut pas pour la protéger. Et je suis restée, sourde et muette comme elle, avec elle, près d'elle.
Quand elle devinait mes peurs, elle dansait pour moi. Je la regardais. J'avais si souvent fait la même chose pour combler le silence, pour montrer que j'étais là ! Maintenant, elle existait pour nous deux. Elle était toute ma vie !
Tous les Etres de son univers m'aidèrent à la protéger. Les autres ne la comprenaient pas. Ils voulaient qu'elle aille à l'école, une école spécialisée, pour qu'elle ressemble aux enfants normaux, qu'elle apprenne à s'exprimer ! Ils ne la regardaient même pas danser, ils ignoraient ses larmes, ses sourires, sans doute n'avaient-ils même pas vu qu'elle resplendissait ! Alors, quand ils vinrent, je la gardai serrée dans mes bras, contre mon cúur, et je ne laissai personne l'approcher. Lorsque nous f°mes seules de nouveau, elle me sourit, m'embrassa et dansa. Mais ils revinrent. Ils voulurent me l'arracher, l'emmener... Les Princes nous protégèrent.
Elle, elle resplendissait et dansait. Elle me faisait confiance. Alors nous nous sommes enfermées dans la chambre, clef tournée et meubles poussés devant la porte contre laquelle nous ne les entendions même pas cogner : en paix, toutes les deux ! Nous avions tout ce qu'il nous fallait : une grande fenêtre qui, du troisième étage, rideaux tirés le jour, nous offrait souvent la nuit et ses étoiles. Dans le cabinet de toilette je lui brossais longuement les cheveux. Dans le grand lit nous dormions et rêvions enlacéesÖ Toutes les nuits elle se levait pour danser, et capturait dans ses yeux, les rayons de lune et la mouvance du vent. Chaque matin, son regard était plus lumineux encore. Je ne l'ai vue danser qu'une fois dans la nuit, sans qu'elle le sache.
Depuis combien de temps étions-nous enfermées ainsi, sous le regard tendre des Princes muets ? Il me semblait que nous avions toujours vécu dans cette grande paix. Mais elle eut faim et, comme le temps passait, elle se mit à pleurer, tout doucement, sans gestes : juste de grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Je la caressai et elle finit par s'endormir. Puis, elle s'éveilla en sursaut, et pleura encore. Je ne savais plus que faire. Si nous sortions, ils me la prendraient pour qu'elle trouve sa place parmi les autres, ceux qui entendent, ceux qui parlent. Elle serait mal-aimée, mal comprise, raillée même. Les Anges muets ne la suivraient pas au dehors : elle serait toute seule.
Il fallait la laisser vivre tranquillement, comme ça, près de moi. Il fallait qu'elle resplendisse et qu'elle danse. C'est tout !
Mais elle avait faim ! Ils le savaient : il leur suffisait d'attendre. Elle pleura de plus en plus souvent. Dans l'épaisseur des heures qui passaient, les Princes pleurèrent aussi.
Il faisait nuit depuis longtemps déjà. Un souffle d'air venant de la fenêtre ouverte me réveilla. La clarté de la lune coulait dans la chambre. Elle était là, dehors, sur le balcon, plus lumineuse encore que l'astre que je pouvais voir, tout rond dans le ciel. Cêest cette nuit-là que je l'ai vue danser, caressée par l'obscurité qui vivait de son éclat, entourée de ses Amis du silence qui se pressaient pour l'approcher.
Elle dansa. Elle dansa longtemps. Je n'avais jamais rien vu d'aussi merveilleux. Elle s'animait sous la lune, en mouvements plus amples qu'à l'ordinaire, sa tête levée et un sourire sur ses lèvres. Elle était si belle !
Elle tournait le dos à la grille basse du balcon.
Elle s'y est appuyée, s'est renversée en arrière et a disparu dans le vide. J'ai hurlé ! Les autres sont arrivés, j'ai ouvert la porte, je les ai bousculés et j'ai, en courant, descendu l'escalier. Dans le jardin, pour la première fois de ma vie, d'étranges sons parvinrent à mes oreilles : de la musique, la musique de ses danses... Je me suis évanouie dans un néant où le Silence m'enveloppa pour me protéger.
Son corps n'a pas été retrouvé et je suis la seule à savoir que, là où elle est maintenant, là où toutes les paroles laissent place à l'amour, elle ne cesse de danser dans son aura d'argent et qu'elle m'attend.