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Samedi 2 février 2008
Un mot sur Alain Emery


 

Je cherche mes mots depuis presque vingt ans. Quand je les trouve, il m’arrive de publier dans les revues, de gagner quelques concours et de sortir quelques livres*. Je ne sais pas pourquoi j’écris, mais j’en profite. Je suis très connu dans ma rue. Du coup, ma boulangère n’oublie jamais de mettre deux croissants de côté. Comme quoi la célérité a du bon. Le reste du temps, j’essaie de lire les livres empilés autour de mon lit. Russel Banks, Jean Vautrin, William Faulkner et tout un tas d’autres individus peu recommandables. La vérité, c’est que je dors dans une librairie. Ce qui fait de moi, depuis le début de cette aventure, un type finalement très chanceux…  *

  • Les larmes de cyanure (poèmes), Editions Page Artistique, 1989.

  • Strychnine (journaux), Editions Hadès, 1991.

  • Typhoïdes (journaux), Editions Hadès, 1991.

  • Piano Bastringue (aphorismes), 1992.

  • Des nouvelles de Bretagne (recueil collectif), Editions Les Affolettes, 2003.

  • On n’a pas tué tous les affreux (nouvelles), Editions Alna, 2003.

  • Remix (recueil collectif), Editions Hachette, 2004

  • Canaille&Compagnie, Editions de la Tour d’Oysel, 2005


    La fosse aux lions

    par Alain Emery

    Je l’ai fait. Je suis entré dans la fosse aux lions. Seul et sans arme. Je ne suis pas une mauviette. Mine de rien, j’ai fait mon service militaire. J’ai connu l’époque de Danièle Gilbert. J’ai même lu quelques lignes des mémoires de Loana. Ce n’est pas une classe de 5ème qui allait me faire tourner de l’oeil… J’étais censé leur parler littérature, j’y suis allé. Bille en tête. Je me voyais déjà reformer, devant un parterre d’adolescents médusés, le Cercle des Poètes Disparus. Je sais, je ne doute de rien…

    Mais n’ayons pas peur des mots, le matin, je me suis montré brillant. Je vous assure. Attachant. Charmeur. J’ai négocié sans encombre. Maîtrise totale, comme on dit. Les profs m’avaient pourtant prévenu de l’ampleur de la tâche. Autant vous dire qu’en sortant de la classe, à midi, je roulais un brin des mécaniques…

    C’était compter sans l’après-midi. Sans l’épaisse chaleur qui régnait sur cet honorable établissement. Sans les affres de la digestion. Résultat, je me suis retrouvé devant trente mioches anesthésiés. Une volière de pélicans blasés aux paupières tombantes. Trente sacs de sable. Aucune de mes pirouettes ne parvenait à les ranimer. Mes plus sémillantes aventures les laissaient de marbre. Pour vous donner une idée, je me sentais comme un flamand rose embourbé dans la mélasse. Les profs, eux, s’en payaient une tranche. Je suais à grosses gouttes. J’étais à deux doigts d’implorer le Tout Puissant…

    C’est alors que je l’ai vu.

    Mon sauveur. Une bouille de crapule criblée de tâches de rousseur. Les genoux dédiés aux écorchures. Un cuir déjà râpé et une casquette des Chicago Bulls. Il buvait mes paroles comme du petit lait. Clignait de l’œil comme un vieux complice. Du coup, mon cœur s’est remis à battre. J’avais réussi ! Réussi, oui, rien que ça, à transmettre ma passion pour Faulkner, Giono, Hemingway… Ce gosse baignait dans les classiques. Avalait tout cru Melville. S’imprégnait de Borges. J’ai bombé le torse en toisant les profs, assis dans le fond de la classe. Au gosse, j’ai adressé le sourire le plus mielleux du monde : 

    - Oui, bonhomme. Tu veux poser une question ?

    Il a souri de toutes ses dents. À l’aise. Et tout le monde l’a entendu me demander :

    - Dis, m’sieur, écrivain, c’est cool, pour pécho les meufs ?

    Je reprendrais bien un verre, moi.

    Alain Émery

 

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