victor varjac
Le titre "Le Dragon de Poussière" est une antinomie et recèle tous les germes de la contradiction, le dragon immortel serait la forme et l’amalgame de la poussière, par essence légère et périssable. Le mot dragon est dérivé de verbe grec « darkomai » qui signifie « regarder avec intensité » (n’est-ce pas l’œil du poète ? )
L’enveloppement de ce regard de feu a le pouvoir de tuer et de protéger. Sa forme mystérieuse et hybride, corps de reptile, serre d’oiseau de proie, ailes de chauve-souris le relie à la terre, au feu et à l’air. Il garde les trésors d’un monde souterrain, vénéré dans l’Antiquité et l’Orient, le nom de chrétien avec St Michel et St Georges ont pour but d’exterminer sa force primitive.
"La vie est trop brève pour ne pas oser l’impossible" dit le poète. Pour le dragon dont le corps est composé de milliards de molécules changeantes la vie ne sera ni brève et l’impossible sera constant. En effet la complexité de ce dragon est d’être constitué par ces milliards de poussières. Chaque grain est un destin fugace et permanent parce que renouvelable. Chacune de ces poussières connaît l’angoisse de la contingence humaine. "Le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraye et m’étonne de me voir ici plutôt qu’ailleurs, car il n’y a point de raison, pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent et plutôt que Lors" (Pascal). Cette vie d’incertitude et d’interrogation commence par un cri de lumière, un hymne à la joie (première partie du tryptique) :
"Au premier souffle
de ma vie
l’âme de ton visage
était en moi..."
Ce rayonnement éclatant d’espérance va s’assombrir :
"Lorsque l’existence _ éventra tous mes rêves _ je sentis l’arbre _ de ma vie _ doucement se craqueler. _ J’avais perdu le jour
qui ne m’appartient pas
et je dus affronter
le dragon de poussière
pour ensevelir la ténèbre
et le cri de la malchance."
L’homme doit affronter un univers de rupture, de trahison, de douleurs au point de désirer un retour à un état antérieur :
"Poussière pour poussière je convoite la cendre et par la métamorphose admirable du feu je glisserai mon âme entre les doigts crispés du rythme sans visage."
Après l’éblouissant amour qui conduit aux portes de la lumière, malgré l’obsession du temps, s’ouvre la seconde partie du recueil « Visage de sable ». Cette partie débute par une longue supplication « à ce dieu improbable » en qui le poète ne croit pas mais qu’il implore pour que sa mère recouvre la santé. Voici le portrait d’une femme indomptable, meurtrie par la vie, blessée mais invaincue. Cette femme, cette mère malade, Varjac la confie donc à Dieu :
"même si tu n’es qu’un nom
un conte une légende
offre lui la parole
qui permet de poursuivre"
L’analogie entre la poussière et le sable s’impose, arrive l’innombrable cortège des visages animés. C’est le recensement de l’amitié, l’outre-tombe de maîtres admirés.
"Trop de morts sont cachés
dans l’écho de nos voix."
Un penseur surgi du passé, tel Tolstoï, sert de méditation sur l’innocence de l’homme et le renoncement. Des ombres passent et agrandissent le cercle des amis vivants ou disparus, enfin vers une aube incandescente, ainsi Suzanne l’épouse de H.C Buret, de même que ces milliers d’anonymes dont les corps se désagrègent, sont évoqués, convoqués à l’ordre du poète. Enfin un ultime appel s’adresse à l’homme, à une certaine catégorie d’hommes, aux égoïstes, aux bourreaux du bonheur avides d’Avoir oubliant l’Etre, ces
"Judas misérables
sans corde et sans remords"
Le tome II, malgré l’éloge des plus pures amours résonne avec la voix intransigeante du commandeur. Le tome III « l’Eternel Inachevé » tente de relever l’homme de sa chute :
"Ne marchons pas cachés
derrière nos visages
affrontons le Destin
condamnés que nous sommes
par la chair et le sang."
C’est « l’allegro vivace » du rondo final qui libère la marche vers l’impossible et dégage l’illusion, l’instable aller vers la vie, aller vers la vie au-delà de toute apparence, tel est le programme à réaliser, tandis que l’humanité encense le Veau d’Or, le poète prévient, hurle, combat l’utopie, cherche les mirages, invite à la recherche de ce Graal que chacun possède au fond de soi.
Le verbe inlassable est l’astre combattant de cette écriture. La prédominance du vocabulaire affectif n’exclut pas les mots concrets, réalistes, qui savent s’allier à des termes mystiques. Les images puissantes sont enfantées par les émotions et expriment une vision en accord avec un état d’âme ; les mouvements de la phrase coulent simplement d’une source sans cesse réalimentée, mais sont parfois interrompus dans leurs courses par des halètements, des invocations, des interrogations.
Ce dragon de poussière est la résultante, des milliards de morts et d’amours. C’est une méditation lyrique sur la condition humaine. Le désespoir sur ces vies meurtries et incomplètes se mêle à la joie et à l’ énergie qu’elles ont engendrées.
Le poète face à cet état vit dans l’impossibilité de résoudre les contradictions, conscient à la fois de la précarité des corps et de la richesse de l’esprit. Ce livre est le témoignage d’une âme élevée qui souhaite ardemment l’accès à l’Infini et se sent prédestinée à jouer un rôle salvateur :
"Moi le poète le saltimbanque le clown minuscule je marcherai sur votre âme les bras chargés de vos crimes pour que dans le ciel demeure un peu de cette lumière qui recompose le monde"